Deutsch französisches Institut:
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Analyse de Stefan Seidendorf

Ciel couvert, quelques éclaircies

Les projets communs à l’ombre de Marine Le Pen

Ces dernières semaines, l’actualité politique française et l’avenir des relations franco-allemandes se sont trouvées une fois de plus intrinsèquement liées. Deux séquences en témoignent :

  • Le 7 juillet, la condamnation de Marine Le Pen pour détournement systématique de fonds du Parlement européen a été confirmée en appel. La véritable nouvelle réside toutefois dans le fait que, contrairement à ce qu’elle avait laissé entendre auparavant, elle a saisi la Cour de cassation afin d’obtenir la révision de son jugement. En attendant, elle a annoncé se présenter comme candidate du Rassemblement National à l’élection présidentielle malgré les incertitudes quant à son statut judiciaire. 
  • La semaine du 13 au 17 juillet a été marquée par plusieurs rencontres bilatérales entre le président Macron et le chancelier Merz, qui se sont conclues par un « Conseil des ministres franco-allemand » à Brühl. Les commentateurs ont notamment souligné qu’il s’agissait également de « consolider » les relations bilatérales devant la possibilité d’une présidence Le Pen. 

Cet objectif a-t-il été atteint ? Et pourquoi le cours de la politique intérieure française est-il si étroitement liée aux relations bilatérales au niveau gouvernemental ?

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Interlocuteur·rice
Stefan Seidendorf

Directeur adjoint

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L’ombre de Marine Le Pen

Il est plus facile de répondre à la deuxième question. Malgré toutes les incertitudes concernant le programme électoral ou la politique éventuelle que mènerait Marine Le Pen si elle était présidente, son élection remettrait en cause une constante structurante de la politique étrangère allemande : si la France était gouvernée par l’extrême-droite, elle ne partagerait plus sans réserve l’engagement commun en faveur d’une coopération bilatérale sous le signe de l’Europe, avec pour objectif la poursuite de l’intégration européenne. L’Allemagne perdrait alors son principal partenaire de coopération, un allié souvent incommode mais toujours indispensable pour construire la politique européenne.

Concrètement, le RN propose actuellement, par exemple, de réduire « de moitié » la contribution française au budget de l’UE : une telle coupe remettrait en cause la capacité d’action de l’UE toute entière. En ce qui concerne l’ordre juridique de l’UE et le marché intérieur européen, le RN critique depuis longtemps la primauté du droit européen sur le droit national. Il s’agit pourtant du principe fondateur sur lequel repose l’UE en tant que communauté de droit : dès lors qu’il existe un cadre juridique européen adopté en commun, celui-ci ne peut être contourné par la législation des États membres dans quelque pays ou quelque domaine que ce soit. 

Les revendications de Marine Le Pen en matière de politique sociale, notamment en ce qui concerne la question particulièrement sensible des retraites, mettraient le budget français sous une pression considérable. Il serait à craindre que cette politique ne soumette la zone euro à un nouveau test de résistance. Concernant la coopération dans le domaine de la défense, où l’UE ne dispose jusqu’à présent que de peu de leviers et où les contrepoids face aux initiatives nationales unilatérales sont donc plutôt faibles, Marine Le Pen a déjà annoncé qu’en cas d’élection, elle suspendrait toutes les coopérations d’armement bilatérales avec l’Allemagne. Enfin, la question des répercussions sur l’Allemagne d’une éventuelle présidence Le Pen soulève en outre la question fondamentale de la « résilience démocratique », en particulier celle des structures de la société civile franco-allemande organisée. Les jumelages de villes, les échanges de jeunes, la chaîne de télévision publique transfrontalière et européenne ARTE comptent parmi les piliers essentiels d’une citoyenneté européenne dont l’existence et le bon fonctionnement entreraient en conflit avec les conceptions sociétales fondamentalement autoritaires et antilibérales du RN.

Les projets communs : une ambition reconfirmée

Au terme d’une semaine de contacts politiques intenses clôturée par le « Conseil des ministres franco-allemand » (CMFA), la question se pose donc de savoir quelles sont les perspectives inscrites à l’agenda de la future coopération bilatérale. Le CMFA et le « Conseil franco-allemand de défense et de sécurité » (CFADS), organisé en amont, sont davantage synonymes de continuité que d’annonce de nouvelles initiatives de grande envergure – compte tenu de l’échéance du mandat d’Emmanuel Macron l’année prochaine, le moment n’était sans doute pas propice pour de telles annonces. Toutefois, trois aspects peuvent d’ores et déjà être mis en avant :

Concernant l’agenda économique et la compétitivité, une série d’initiatives et d’accords déjà adoptés lors du dernier CMFA 2025 à Toulon ont été confirmés et poursuivis, notamment dans les domaines de la stratégie spatiale, de l’innovation disruptive, de l’IA et de la souveraineté numérique. Au final, il est encore plus clair qu’en 2025 que les deux pays souhaitent donner ensemble une impulsion européenne dans ces domaines politiques. C’est la raison pour laquelle le deuxième volet de la déclaration finale porte sur les questions relatives au marché commun : compétitivité, poursuite de la simplification et suppression des obstacles bureaucratiques (qui résultent bien souvent des différences de transposition dans le droit national des directives européennes), et travaux relatifs à l’union des marchés des capitaux. Au vu des incertitudes de politique intérieure, l’idée s’est manifestement imposée que d’une part, des impulsions franco-allemandes sont nécessaires pour mettre en commun de nouveaux domaines politiques, mais que d’autre part, le cadre juridique et institutionnel plus contraignant de l’UE est mieux à même d’engager les futurs responsables politiques à respecter l’acquis communautaire.

Le même argument peut être avancé touchant les négociations sur le « cadre financier pluriannuel » de l’UE. L’Allemagne et la France s’engagent à contribuer à ce que ces travaux puissent effectivement être terminés d’ici fin 2026, afin de pouvoir entamer l’année électorale française avec un compromis européen déjà négocié sur le budget de l’UE pour les années à venir. Cela réduit l’incertitude mais exige en contrepartie que les deux pays se lancent dans les négociations, comme par le passé, sur la base d’une position commune et préalablement concertée. Cette proposition franco-allemande devrait en même temps être formulée de manière à rester compatible avec les positions défendues par les autres États membres de l’UE.

D’autres décisions concrètes ont été prises, notamment dans le domaine de la sécurité et de la défense. Cela paraissait urgent et nécessaire, après l’incertitude causée par l’échec du projet commun de système de combat aérien du futur (SCAF). Ces dernières semaines, les débats en France ont été marqués par une méfiance croissante face au réarmement allemand. Récemment, Le Monde titrait : « En Europe, la crainte du retour de l’Allemagne comme puissance militaire » (édition du 8 juillet). À Paris, l’on a le sentiment que, face à une situation géopolitique ouverte, nous assistons à un tournant historique potentiel, notamment en Europe occidentale et dans les relations franco-allemandes. Pour répondre à l’incertitude qui en découle, il convient d’investir dans le renforcement de la coopération en matière de défense.

Une coopération approfondie autour de la dissuasion nucléaire

Les décisions visant à renforcer la coopération nucléaire stratégique constituent à cet égard une étape importante. Elles montrent à quoi peut ressembler une coopération franco-allemande structurée dans ce domaine. Dans son discours de mars sur la doctrine nucléaire française, , Emmanuel Macron avait déjà évoqué trois capacités très concrètes que les Européens devraient développer dans le domaine conventionnel et pré-stratégique afin de permettre une « dissuasion avancée » . 

Ces trois éléments ont également fait l’objet d’une déclaration franco-allemande en mars. Mais ils avaient également déjà été adoptés lors du dernier Conseil franco-allemand de défense et de sécurité en août 2025. Il s’agit de la surveillance et de la reconnaissance de l’espace aérien européen afin de détecter les lancements de missiles ennemis, du développement d’un système de défense antimissile performant capable de compléter les systèmes américains Patriot, et du développement d’armes de précision à longue portée pouvant, le cas échéant, neutraliser des positions de tir situées dans l’arrière-pays ennemi.

Quelles approches stratégiques communes ?

Jusqu’à présent, aucune réflexion n’avait encore été menée sur la manière dont la coopération européenne dans le domaine de la défense doit évoluer concrètement. L’absence souvent critiquée d’une « culture stratégique commune » peut toutefois être comblée par des exercices, des coopérations et des programmes concrets qui, à terme, pourraient conduire à l’émergence d’une telle culture stratégique. L’on notera donc que le document final du CFADS aborde justement ces coopérations stratégiques et annonce des exercices conjoints en Europe de l’Est, la participation de la Bundeswehr à un exercice des forces nucléaires stratégiques françaises, ainsi que la coopération au sein d’un groupe de planification nucléaire. Il est précisé qu’il ne s’agit pas d’un substitut à la dissuasion nucléaire dans le cadre du Traité de l’Atlantique Nord, mais d’une composante supplémentaire au sein de cette alliance, dont l’objectif est de renforcer le pilier européen de l’Alliance et d’y assumer une plus grande responsabilité. Sous le titre Une Europe plus forte au sein d’une OTAN plus forte, il s’agit pour la première fois de définir ce que la France et l’Allemagne, en tant que pays européens, souhaitent concrètement réaliser ensemble grâce à l’augmentation des dépenses de défense sur laquelle ils se sont mis d’accord. Apparaît alors la question sous-jacente de savoir à quoi doit ressembler le « pilier européen » d’une « OTAN 2.0 ».

A cet égard, il est capital que des accords concrets aient été associés à une orientation stratégique et que ces deux aspects aient été définis et intégrés dans le cadre des activités correspondantes de l’UE et de la coopération au sein de l’OTAN. Cette précaution a été prise dans le but de faire face aux aléas de la politique intérieure tant en Europe et en France qu’aux États-Unis.

Cette approche visant à renforcer la résilience peut également s’appliquer au domaine de la société civile. Outre l’engagement important et détaillé en faveur des activités de la société civile, une série de décisions concrètes pourrait encore s’avérer déterminante. Ainsi, la ministre fédérale de l’Éducation, de la Famille, des Personnes âgées, de la Femme et de la Jeunesse, Karin Prien, et Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, ont annoncé des propositions visant à faire avancer les efforts à l’échelle de l’UE en matière de protection des jeunes dans les médias. L’objectif est de mettre en place une réglementation européenne uniforme concernant l’utilisation des réseaux sociaux par les jeunes, notamment un âge minimum, ainsi que des initiatives contre la violence numérique à l’égard des femmes et des filles. Compte tenu de la vulnérabilité de l’espace numérique face aux manipulations et aux campagnes d’influence, il est important de définir des normes communes et de s’accorder sur les menaces existantes.

Enfin, il a également été décidé d’intégrer à l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) le Fonds citoyen franco-allemand, issu du Traité d’Aix-la-Chapelle et qui connaît un vif succès. Cela semble judicieux dans la mesure où l’OFAJ bénéficie du statut particulièrement protégé d’« organisation internationale ». Si le Fonds citoyen pouvait à l’avenir bénéficier d’un tel statut, cela constituerait une avancée contre d’éventuelles tentatives d’ingérence et de manipulation dirigées contre les directives officielles et le statut du personnel de cette institution.

Résumé

Étant donné que le mandat du président Macron prend fin l’année prochaine et que la situation internationale est hautement imprévisible, l’on peut parler d’une période alliant bouleversements et ouverture. Cela vaut tant au niveau franco-allemand qu’au sein de l’Europe, a fortiori sur le plan géopolitique. Dans ce contexte, il est donc essentiel que la France et l’Allemagne se montrent fiables l’une envers l’autre et envers leurs partenaires européens, afin de se poser en rempart contre l’incertitude et la méfiance. 

Cela passe par un approfondissement de la coopération institutionnalisée, par l’adhésion à des règles européennes communes et par le développement de projets communs. L’intérêt de ces derniers réside justement dans leur capacité à modifier les structures d’incitation matérielles de telle sorte que les initiatives isolées – tant du côté français que du côté allemand – se révèlent en fin de compte trop coûteuses pour tous les acteurs. En ce sens, la semaine dernière a permis à la France et à l’Allemagne de prendre conscience de l’urgence de la situation et de décider de quelques étapes clés pour la suite des événements.

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