Après le « redémarrage du moteur franco-allemand » à l’occasion des consultations bilatérales à Toulon fin août 2025, la France a été marquée ces dernières semaines par l’instabilité politique et la paralysie.
Après la chute du gouvernement Bayrou le 9 septembre, Emmanuel Macron a d’abord chargé son fidèle Sébastien Lecornu de former un gouvernement. Face à une situation inextricable, celui-ci a adopté une nouvelle approche et mené de longues discussions exploratoires avant de présenter finalement un gouvernement, puis d’annoncer sa démission dès le lendemain, le 6 octobre. Après avoir été nommé à nouveau par le président, il parvient une seconde fois à former une équipe gouvernementale. Suite à sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale, il a finalement survécu à deux motions de censure et a présenté juste à temps au Parlement un projet de budget pour 2026. S’il parvient désormais à impliquer l’Assemblée nationale et à obtenir l’adoption de son budget dans le cadre de la procédure parlementaire, il aura accompli une mission impossible et sauvé son poste pour l’instant.
Il a cependant dû d’une part payer un prix élevé au Parti socialiste (PS) pour ne pas être immédiatement censuré et d’autre part reconnaître l’évolution des rapports de force à l’Assemblée nationale en faveur des socialistes. Il s’est également engagé à renoncer à l’avenir à l’application de l’article 49.3 de la Constitution, qui permet en principe au gouvernement de discipliner le Parlement.
Lecornu a également dû accepter que la réforme la plus importante du second mandat d’Emmanuel Macron – celle portant sur les retraites – soit au moins suspendue. Celle-ci, vivement contestée par les partis de gauche, les syndicats et une grande partie de la population, ne sera pas mise en application avant la prochaine élection présidentielle. Au lieu de cela, elle fera l’objet d’un nouveau processus de dialogue avec les partenaires sociaux. Cette annonce de « suspension » était le minimum acceptable pour empêcher le PS de voter immédiatement une motion de censure contre le gouvernement.
Au-delà de l’habileté du Premier ministre Lecornu à mener des négociations, la question de la nature de la crise française se pose. Après deux campagnes présidentielles au cours desquelles la candidate d’extrême droite, Marine Le Pen, s’est qualifiée pour le second tour ; après le résultat incertain des élections législatives de 2024 ; et après les élections anticipées de 2024, le pays et l’électorat semblent lassés de cet état d’urgence électorale permanent. Au lieu d’un processus démocratique « normal », dans lequel des alternatives éligibles seraient proposées, les citoyens du centre démocratique sont régulièrement amenés à voter de manière stratégique : renoncer à leur première préférence ou l’ignorer afin d’empêcher l’extrême droite de remporter les élections législatives ou même d’entrer à l’Élysée. Trois interprétations, qui ne s’excluent pas mutuellement, peuvent expliquer la nature de la crise.
Stefan Seidendorf
Directeur adjoint, directeur par intérim
Crise du leadership ?
Selon une première approche, la cause de l’instabilité politique actuelle réside principalement dans les acteurs en présence. Emmanuel Macron certes a été réélu président en 2022, incarnant ainsi la « seule alternative » à l’élection de l’extrême droite de Marine Le Pen, mais cette élection relève plus d’un choix contre Marine Le Pen qu’en faveur de Macron. Cela s’est confirmé lors des élections législatives qui ont suivi où, à la surprise générale, le camp présidentiel n’a pas obtenu la majorité. Dans le même temps, pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, aucune majorité gouvernementale alternative n’est sortie des élections[1]. Jusqu’alors, les élections avaient presque toujours abouti à une Assemblée où s’affrontaient deux grands blocs (« gauche » et « droite »). Il en résultait soit un mandat gouvernemental, soit un rôle d’opposition, sans aucune coopération entre les blocs. Depuis 2022, trois camps politiques s’opposent de manière irréconciliable à l’Assemblée. La dissolution de 2024 a non seulement confirmé la division du Palais Bourbon en trois camps mais aussi affaibli davantage le camp présidentiel.
Néanmoins, Macron ne se retire pas de la scène politique et souhaite au contraire continuer à déterminer la politique quotidienne avec son programme. Les Premiers ministres qu’il a nommés depuis sa réélection (Elisabeth Borne, Gabriel Attal, Michel Barnier, François Bayrou et, plus récemment, Sébastien Lecornu) sont tous issus de son propre camp politique ou lui sont proches. Le président justifie cela par l’absence de majorité alternative au Parlement qui pourrait soutenir un gouvernement, ni sous la forme d’une « Union des droites », regroupant les différents partis de droite et d’extrême droite, ni sous la forme d’un « Front de gauche » allant du PS à LFI, en passant par les Verts et le PCF. Mais pour surmonter la crise, les acteurs (tant le président que les représentants des partis à l’Assemblée nationale) devraient repenser leurs pratiques politiques et, compte tenu des rapports de force au Parlement, être prêts à faire des compromis,.
Le président devrait accepter que des rapports de majorité flous renforcent le rôle du Parlement. Les députés devraient assumer leurs responsabilités et travailler, dans le cadre de la procédure parlementaire, à l’élaboration et à l’adoption de lois pour lesquelles il existerait alors des majorités de projet. La procédure budgétaire en cours montre précisément que cela implique un travail parlementaire acharné en commission et une lutte pour trouver des compromis.
Cette interprétation est toutefois peut-être trop réductrice. Depuis de Gaulle, la pratique constitutionnelle de la Ve République a toujours fait du président une figure centrale qui assure la « stabilité » et garantit, grâce à des pouvoirs spéciaux, la continuité de l’action de l’État, même en période de crise. Cependant, lorsque le système électoral (scrutin majoritaire à deux tours dans 577 circonscriptions), qui vise à obtenir des majorités stables à l’Assemblée nationale (même au prix d’une représentativité démocratique moindre), n’est plus en mesure d’établir une situation claire, il en résulte , comme c’est le cas actuellement, un blocage politique permanent que même le président n’est pas en mesure de résoudre. Il serait donc temps de réviser et de moderniser le cadre institutionnel de la Ve République.
[1] François Mitterrand, après sa réélection en 1988, dissout le Parlement. Son alliance de gauche remporte les élections législatives avec une majorité relative. Le gouvernement dirigé par Michel Rocard cherche à obtenir les voix manquantes pour obtenir la majorité, tantôt à gauche (Parti communiste français), tantôt au centre modéré (UDR).
Crise du régime ?
Les partisans de cette deuxième lecture, comme l’historien Christophe Prochasson dans le Nouvel Obs (9/10/2025), voient des problèmes plus fondamentaux dans l’ordre institutionnel de la Ve République, qui ne reflèterait plus la situation d’une société réclamant une participation démocratique et une codécision au-delà des procédures représentatives et qui, surtout, n’est plus disposée à accepter sans broncher l’exercice vertical du pouvoir par le président.
Tous les titulaires de la fonction présidentielle de la Ve République ont succombé aux pouvoirs étendus de la présidence et ont finalement fait passer l’efficacité de l’action gouvernementale avant les exigences de participation démocratique en dehors des élections. Mais cela semble fonctionner de moins en moins bien. Emmanuel Macron n’a finalement pu « gouverner sans partage » que pendant un an et demi avant le déclenchement en 2018 du mouvement des gilets jaunes. Ce n’est qu’en mobilisant des moyens financiers considérables et en mettant en place des formats permettant aux citoyens d’exprimer directement leurs préoccupations et leurs revendications (le « grand débat » et la Convention citoyenne pour le climat) que le président a réussi à apaiser le mécontentement de la population. Si Macron s’est montré compréhensif à l’époque et a promis un nouveau style politique, peu de choses ont finalement changé. Même sous l’effet de crises externes (coronavirus...), il a toujours succombé à la tentation de prendre des décisions de grande envergure sans impliquer ni consulter les corps intermédiaires (partis politiques, syndicats ou maires). La réforme impopulaire des retraites de 2023 et la dissolution surprise de l’Assemblée nationale après la défaite aux élections européennes de 2024 symbolisent l’éloignement croissant entre le président et la population.
Il n’est toutefois pas certain que le départ d’Emmanuel Macron (au plus tard en mai 2027) suffise à régler le problème. La France devra peut-être s’adapter durablement à l’absence de majorité au Parlement.
Le changement de la constellation politique existante s’est déjà dessiné en 2017, lorsque le président Macron a déclaré obsolète le schéma gauche-droite et a pu obtenir la majorité absolue à l’Assemblée nationale avec son mouvement libéral centriste. Cela s’est accompagné d’un véritable renouveau à l’Assemblée nationale, où 415 des 577 députés étaient élus pour la première fois. Lors des élections suivantes en 2022, les anciens partis au pouvoir, le PS et LR, ne se sont pas redressés, mais le camp présidentiel a également perdu la majorité absolue. Il est notable que le RN ait remporté 89 circonscriptions pour la première fois en 2022. Jusqu’alors, le système électoral majoritaire et les accords entre les autres partis avaient empêché le parti d’extrême droite d’obtenir des succès significatifs.
Sous l’influence des pôles extrêmes de droite (RN) et de gauche (LFI), toutes les forces politiques misent sur la surenchère et la démarcation pour se différencier et gagner en visibilité. Cela vaut d’autant plus depuis la dissolution surprise de l’Assemblée nationale par le président au printemps 2024, qui a renforcé les tendances observées en 2022. Le soutien au camp du président a continué de reculer. Le RN est devenu le plus grand groupe parlementaire (126 députés), tandis que l’(instable) alliance de gauche Nouveau Front Populaire (NFP) est devenue le plus grand bloc de la nouvelle Assemblée nationale avec 193 députés. Les partis du camp présidentiel disposent ensemble de 166 députés. Dans cette situation, aucun groupe parlementaire ni aucune alliance de partis ne se rapproche des 289 députés nécessaires pour obtenir la majorité absolue.
La « stabilité » des deux camps politiques issue du scrutin majoritaire n’existe manifestement plus. Avec onze groupes parlementaires et compte tenu notamment des bons résultats du RN et de LFI, on ne peut plus parler d’un manque de représentativité auquel il faudrait remédier par une réforme vers un scrutin proportionnel. Enfin, les députés pourraient dès aujourd’hui opposer le pouvoir du Parlement à celui du président s’ils décidaient de coopérer afin d’assumer leurs responsabilités dans une situation difficile et de prouver leur capacité d’action. Cependant, craignant notamment de perdre encore davantage de leur importance auprès de leur électorat, ils refusent les coalitions ou toute coopération sur le fond qui, vue comme une compromission, serait sanctionnée par les électeurs.
Dans ce contexte, on peut également conclure qu’une crise se profile, qui perdurera au-delà des élections présidentielles et nécessitera de repenser le fonctionnement de la démocratie française. L’introduction d’éléments de démocratie directe est souvent citée comme une solution, mais celle-ci comporte des risques considérables, surtout si de tels instruments doivent être utilisés au niveau national. Les référendums peuvent être relativement facilement instrumentalisés par les populistes (voir le Brexit) et, dans le cas de formats tels que les conseils citoyens, la procédure et la gestion des attentes sont décisives si l’on veut éviter que les dommages ne l’emportent sur les avantages. Cela vaut par exemple pour la Convention citoyenne pour le climat initiée par Macron et les frustrations qui y sont finalement associées.
Crise sociale ?
Une troisième lecture de la crise met l’accent sur les évolutions sociales[2]. Les sondages montrent clairement que la phase d’instabilité politique et de blocage laisse des traces chez les électeurs. L’étude « Fractures françaises », réalisé depuis douze ans, met en évidence la montée continue de la méfiance à l’égard des institutions et l’accroissement du fossé (déjà profond) entre les électeurs et les élus. 96 % des personnes interrogées se disent insatisfaites, voire en colère, face à la situation du pays, et 90 % considèrent que le pays est « en déclin ». L’incapacité du Parlement à s’opposer à l’exercice toujours vertical du pouvoir par le président après 2022 a entraîné une forte perte de prestige et de confiance tant envers la personne du président qu’envers l’institution parlementaire.
On ne sait pas encore si cela cache une crise plus profonde de la démocratie française, voire de la société française. Le politologue et sociologue français Vincent Tiberj[3] parle à cet égard de « grande capitulation », du retrait frustré des électeurs qui, sans adhérer aux positions d’extrême droite, rejettent à la fois la politique du gouvernement et les partis d’opposition établis et ne veulent plus les soutenir, même comme moindre mal. Ils acceptent donc de plus en plus que le RN puisse assumer la responsabilité du pays, après que toutes les autres alternatives n’aient conduit au changement espéré. Pour Tiberj, cela ne signifie toutefois pas un virage à droite, une « extrême-droitisation » de la société. Il voit plutôt cela dans le feu nourri des médias privés conservateurs de droite de l’homme d’affaires et milliardaire Bolloré.
Dans son résumé des conclusions clés de Fractures françaises, Gilles Finchelstein arrive à une conclusion tout à fait différente et parle d’une « extrême droitisation des préférences partisanes »[4]. Interrogés sur leur préférence partisane – « quel parti vous semble le plus proche de vos idées ? » –, 22 % se déclarent proche du RN, loin devant les socialistes (8 %), qui occupent la deuxième place[5]. Concernant le modèle de société incarné par chaque parti , 38 % se déclarent favorables au modèle de société proposé par le parti à la flamme, et 33 % à celui du PS, qui arrive en deuxième position. En termes de crédibilité et de capacité à gouverner le pays, le RN est désormais seulement un point derrière LR et 17 points devant Renaissance de Macron. Ces chiffres montrent les changements importants intervenus depuis 2020, en particulier en ce qui concerne le RN, accompagnés d’un déclin des scores correspondants à gauche et au centre.
Ces résultats s’expliquent peut-être par le fait que ce n’est pas l’attitude des citoyens français qui a changé, mais que la perception du RN n’est plus la même, que la « dédiabolisation » de son parti par Marine Le Pen a porté ses fruits. Alors que deux tiers des personnes interrogées continuent de se sentir attachées au système démocratique et voient le RN comme un « parti d’extrême droite », près de 47% des interrogés considèrent ce parti comme capable de gouverner. Cela semble indiquer qu’une partie de l’adhésion que reçoit le RN exprime clairement un soutien à un parti d’extrême droite. Par ailleurs, près de 90 % des personnes interrogées partagent l’avis qu’il faut un « chef » qui mette de l’ordre et fixe un cadre clair et, comme un reflet des succès électoraux de l’AfD, 42 % des personnes interrogées de moins de 35 ans estiment qu’un système « autre » que la démocratie serait « au moins aussi bon »[6].
[2] Comme l’écrivait déjà Gérard Grunberg dans le Frankreich Jahrbuch 2013 : « La France en crise », pp. 69-79 dans : dfi (2014) : Frankreich in der Krise: die Suche nach dem verlorenen Selbstverständnis. Frankreich Jahrbuch - Wiesbaden : Springer.
[3] Vincent Tiberj (2024) : La droitisation française. Mythe et réalités. Paris : Presses universitaires de France. Dans cet ouvrage, Tiberj rappelle par ailleurs certains défauts chroniques des sondages, comme par exemple la sous-évaluation des scores des partis de gauche, et incite à la regarder avec un regarder critique.
[4] Gilles Finchelstein: « Fractures françaises » : l’extrême droitisation des préférences partisanes, Fondation Jean Jaurès (20/10/2025).
[5] Remarque : ces chiffres ne figurent que dans l'analyse succincte et ne sont pas inclus dans la version accessible au public « Fractures Françaises ».
[6] Antoine Bristielle: Fractures françaises 2025 : la lassitude de la société française, Fondation Jean Jaurès, 20/10/2025
Conclusion
Malgré ses spécificités, il reste notable que la « crise française » s’inscrive également dans une crise (globale) européenne. L’aspect comparatif est toutefois parfois occulté dans les tentatives d’explication de l’instabilité politique françaises présentées ici, même si on retrouve un schéma comparable aux Pays-Bas, en Italie, en Autriche, en Pologne et surtout en Allemagne. Nos sociétés sont en pleine mutation, dans une « transformation » fondamentale où les convictions sociales fondamentales et les orientations politiques sont remises en question[7]. La dissolution des milieux politiques traditionnels et la polarisation croissante ont des conséquences sur la formation de majorités parlementaires. Les processus décisionnels politiques s’en trouvent considérablement compliqués et inévitablement ralentis à une époque de changements rapides qui exigerait un « leadership décisif ». Néanmoins, si les partis modérés du centre se montrent incapables ou peu disposés, dans la situation actuelle, à faire des compromis difficiles afin de prouver leur capacité d’action politique, comme l’exige la population, la tentation autoritaire n’en sera que plus grande. Il ne reste déjà plus beaucoup de temps avant les prochaines élections présidentielles. C’est au plus tard en 2027 que l’on verra si les Français sont prêts à se lancer dans une expérience très risquée, qui aurait des conséquences néfastes et entraînerait une grande incertitude non seulement pour la France, mais aussi pour l’Allemagne et l’Europe tout entière.
[7] Voir Institut Franco-Allemand (2025): Wandel gestalten: Deutsch-französische Antworten auf die Transformation unserer Gesellschaften. Frankreich Jahrbuch 2024. – Baden-Baden: Nomos

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