Dans son article, la présidente du dfi, Sylvie Goulard, analyse l’importance de l’Allemagne et de la France pour l’Europe à l’heure actuelle. Elle appelle à la mise en place d’un concept global ainsi que d’un plan d’action par étapes afin de relever ensemble les défis auxquels l’Europe est confrontée et invite à se mettre au travail dès maintenant.
La confiance mutuelle représente un atout majeur
Dans la période troublée que nous vivons, la confiance que les Allemands et les Français s’accordent mutuellement (voir graphiques) représente un atout majeur. Ce résultat n’est pas un hasard, c’est le fruit de décennies d’efforts. Car, dans le fond, qu’est-ce que « le franco-allemand » ? C’est moins un « couple » ou un « moteur » qu’un travail, un art patient de transformer en convergences des divergences récurrentes dont la vigueur menace la concorde.
De la Communauté du charbon et de l’acier à l’euro, du traité de l’Elysée à celui d’Aix-la-Chapelle, nos dirigeants ont joué un rôle décisif pour lancer des coopérations européennes et bilatérales. Nous leur devons beaucoup. Mais ces grands desseins, à eux seuls, n’auraient pas abouti sans la société civile, sans l’imbrication des entreprises et des salariés, sans la coopération des collectivités locales et des établissements scolaires, sans l’échange entre milieux scientifiques et culturels.
A son niveau, le dfi y a œuvré.
Sylvie Goulard
Sylvie Goulard est présidente du dfi. Elle a été députée européenne et ministre française de la Défense. Elle est membre du conseil d'administration de la Conférence de Munich sur la sécurité.
L’effort franco-allemand s’est relâché
Depuis quelque temps, reconnaissons-le, l’effort franco-allemand s’est relâché. Bien sûr, nombre d‘équipes portent encore de beaux projets mais, avec la disparition de la génération qui avait connu la guerre, une interrogation a surgi : le « franco-allemand », à quoi bon ? La paix semblait aller de soi, comme la démocratie, la liberté, la prospérité.
Une fois le mur de Berlin renversé et la famille européenne réunie, l’Europe entière a eu tendance à se reposer sur ses acquis. Le développement du marché intérieur a pris du retard, y compris dans des secteurs aussi vitaux que le financement de l’innovation. L’Europe de la défense est restée dans les cartons, la diplomatie s’est contentée d’une coordination au petit bonheur. Pire, y compris dans nos deux pays, l’Union européenne est devenue un bouc émissaire facile. Loin d’en mesurer le prix, certains la voyaient comme « bureaucratique », « lointaine », « pesante ».
Occupés à regarder la paille dans les yeux de Bruxelles, nous n’avons pas vu nos propres poutres : alors que le monde changeait à vive allure, nous nous sommes laissés vivre, chacun à sa façon, en déléguant notre sécurité à des tiers, en vivant au-dessus de nos moyens, en laissant se creuser le fossé entre les discours et les actes.
Ce qui est fait est fait. Maintenant, regardons devant nous. J’ai pour ma part deux certitudes qui tiennent moins à un sens de supériorité ou d’exclusivité, qu’à une forme d’humilité.
Nous possédons ensemble une responsabilité particulière
La raison d’être de la construction européenne, ce sont ses valeurs, au premier rang desquelles la primauté du droit contre la force.
Tout d’abord, Français et Allemands, nous possédons ensemble une responsabilité particulière : non parce que nous serions meilleurs que les autres mais parce que nous avons parfois, ensemble été pires. Les rangées de tombes à Verdun, les déportations de juifs en témoignent. La raison d’être de la construction européenne, ce sont ses valeurs, au premier rang desquelles la primauté du droit contre la force. Le primat des règles, garant de la dignité de la personne humaine et de l’intégrité territoriale des Etats, mérite plus que jamais d’être réaffirmé.
Dans une démocratie, les normes doivent être compréhensibles mais nous ferions une erreur colossale si nous nous mettions soudain à saper les fondements des droits humains, de l’économie sociale de marché, de la protection de la planète. Sans règles, le monde est une jungle. Or les grands fauves sont déjà lâchés.
Ensuite, les prochaines étapes, ce « dernier kilomètre » de la construction européenne est très ardu. Jamais nous n’avons touché à ce point au cœur de la souveraineté. Economie, affaires étrangères, défense, l’heure est grave. L’avancée ne se produira sûrement pas à 36/ 37 - selon le projet d’élargissement envisagé, ni même à 27. Le travail franco-allemand peut servir de laboratoire.
Il nous appartient de dessiner une vision d’ensemble
Pour toutes ces raisons, il nous appartient de dessiner une vision d’ensemble (un Gesamtkonzept) et un plan par étapes (Stufenplan). Les deux sont nécessaires, le réalisme commandant à la fois de partir de l’existant et d’aller plus loin. Dans cette perspective, je suis toujours frappée de la complémentarité de nos deux pays dont les différences fonctionnent un peu de comme les « checks-and-balances » de l’Europe.
La France possède un exécutif fort, en mesure de décider dans les crises, et des capacités militaires significatives, y compris la force de frappe nucléaire. Ses dirigeants successifs ont tous caressé l’idée d’une « Europe puissance sans avoir cependant soigné « l’intendance », ni voulu envisager le partage de compétences qui lui donnerait jour. Elle n’a pas voulu être « le Piémont » de l’Europe, disait Tommaso Padoa-Schioppa, en référence à l’unité italienne poussée par le royaume turinois. « L’autonomie stratégique » est un objectif légitime qui suppose toutefois une économie innovante et des finances publiques saines.
Il nous appartient de dessiner une vision d’ensemble (un Gesamtkonzept) et un plan par étapes (Stufenplan)
En l’Allemagne, le Parlement joue un rôle central pour légitimer les décisions politiques. C’est un garde-fou précieux. Longtemps le pays a répugné à jouer un rôle militaire, focalisant ses efforts sur sa puissance économique. La faiblesse de son appareil de défense et les aléas de la globalisation sont cependant aujourd’hui autant de vulnérabilités.
Débat sans tabou
Il est temps d’ouvrir un débat sans tabou faisant apparaître nos forces, tout en analysant honnêtement nos faiblesses. Notre potentiel humain et productif, nos services, nos capacités de recherche, nos armées ne sont pas négligeables. En les mobilisant, nous pourrons rattraper notre retard, même si certaines lacunes technologiques comme notre mauvaise habitude de nous en remettre à d’autres ou notre dépendance à un commerce mondial désormais sans foi ni loi, nous obligent à mettre les bouchées doubles.
Comment procéder ? En travaillant d’arrache-pied à inventer autre chose. Dans un monde de puissances de plus en plus nationalistes, prêtes à défendre leurs intérêts avec âpreté voire à porter le chaos, la question du niveau approprié de l’action politique, ne peut plus être éludée. Pouvons-nous nous en remettre à l’Union européenne telle qu’elle est ou, en matière de défense et de diplomatie, telle qu’elle n’est pas ? Nous nous mesurons à des Etats sans vouloir en devenir un. Est-ce le choix le plus judicieux ou devons-nous, pour être capables de nous défendre et de subsister, transcender les structures existantes ?
Nous gaspillons par nationalisme et par pusillanimité nos chances de peser dans le monde.
Avec la construction européenne, nous avons éparpillé les outils que nos compétiteurs (nos adversaires ?) tiennent dans une seule main. Face à Donald Trump qui alterne les menaces géopolitiques et commerciales, nous prétendons gérer la riposte douanière à Bruxelles tout en laissant la diplomatie et la défense aux bons soins de 27 capitales. Demain, si le Président américain jouait de la force du dollar, aucun « gouvernement de la zone euro » ne pourrait riposter. Au FMI, la zone euro, en tant que telle, n’existe pas. A Bruxelles, non plus, l’eurogroupe étant un organe informel. Toutes les décisions qui nous concernent sont prises en présence de ceux qui ont refusé de faire partie de l’union monétaire. Ainsi, par nationalisme et par pusillanimité, nous gaspillons nos chances de peser dans le monde.
Si un missile russe met quelques minutes pour frapper Stuttgart ou Lyon, comment s’en remettre durablement à cet organe intermittent, empêtré dans l’unanimité, qu’est le Conseil européen ? Censé être en charge de l’intérêt général, il est le lieu des affrontements nationaux. Pourrons-nous encore longtemps tolérer, au sein de l’UE, des passagers clandestins qui empochent les fonds et l’accès au marché, sans respecter l’Etat de droit ni se sentir solidaires ? Et même à deux, entre Français et Allemands, qui pourrait par exemple décider de l’emploi de la force ? La défense est une affaire de vie et de mort qui requiert rapidité, efficacité et légitimité. Une vague coordination des pouvoirs nationaux ne suffit pas, comme le montrent hélas les résultats - à ce jour limités - des réunions qui rassemblent à Paris ou à Londres, des dizaines de dirigeants européens censés aider l’Ukraine.
Le chantier est immense mais exaltant, en particulier parce qu’il s’agit de développer un sentiment d’appartenance sans lequel toute approche collective est vaine. C’est pourquoi la confiance mutuelle des Français et des Allemands est un atout majeur et, vu le chemin parcouru, une raison d’espérer.
Redaction: Sylvie Goulard, info@dfi.de

![Sylvie Goulard [Translate to Francais:] Sylvie Goulard](/fileadmin/_processed_/d/3/csm_210081-PhotoSylvie_Goulard011r-2_981cd380db.jpg)

