Alors que l’année 2024 s’achève, la France, l’Allemagne et l’Europe sont confrontées à une épreuve décisive. Les crises touchant à la politique étrangère, l’instabilité en matière de politique intérieure et les doutes concernant l’importance et le fonctionnement à long terme de la relation particulière entre la France et l’Allemagne sont autant de facteurs qui se combinent et engendrent de grandes inquiétudes. Pourtant, la coopération franco-allemande a su montrer par le passé qu’elle pouvait sortir renforcée des crises. A maintes occasions, la volonté de trouver des solutions communes a été décisive, et c’est donc ce qu’il conviendrait de rechercher et de mettre en œuvre dans les mois à venir.
Un ordre international en crise
Alors que l’Ukraine entre dans son troisième hiver de guerre et essaie tant bien que mal de résister à l’agresseur russe, les Européens continuent à s’efforcer de soutenir le pays. Un nouveau paquet de sanctions contre la Russie, le quinzième, vient d’être péniblement adopté. Pourtant, selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung, l’économie de guerre russe produit en seulement trois mois plus d’armes et de munitions que tous les États européens réunis en un an.
Au lieu de s’organiser enfin ensemble et de mettre en place des incitations adaptées à l’industrie européenne de l’armement, les Européens ont les yeux rivés sur le président américain nouvellement élu Donald Trump, qui prendra ses fonctions très prochainement. Combien de temps lui faudra-t-il pour concrétiser ses annonces de réduire, voire d’annuler le soutien américain à l’Ukraine et de laisser l’OTAN aux mains des Européens ?
La situation au Proche-Orient, de la Syrie à Israël et Gaza en passant par le Liban, est plus confuse que jamais et nécessite, avec l’évolution de la situation en Iran, une action rapide, concertée et commune des Européens. Outre les conflits armés dans le monde, qui concernent directement l’UE et les Européens, c’est le fondement même du « modèle européen » d’un ordre international basé sur des institutions fortes et des règles communes qui est remis en cause. Une telle politique internationale permet de développer de la stabilité en créant de la confiance entre les acteurs, notamment à travers l’établissement de règles qui prévoient la possibilité de sanctions pour ceux qui ne les respectent pas. C’est par exemple le sens profond et le fondement des accords de libre-échange, qui limitent la marge de manœuvre politique de chaque acteur individuel afin de permettre la réalisation d’objectifs supérieurs communs, comme la croissance économique et la prospérité.
C’est également l’approche adoptée dans la politique climatique mondiale, dont l’UE et ses États membres constituent un pilier avec leur New Green Deal et les différents accords mondiaux sur le climat. En limitant efficacement la marge de manœuvre de certains acteurs désireux de s’enrichir au détriment des autres (ou du climat), il est possible d’atteindre des objectifs communs et supérieurs. Pour ce faire, les négociations doivent toutefois d’abord prendre en compte et intégrer les préoccupations légitimes de tous les acteurs. Cela a été l’approche adoptée par les Européens après la Seconde Guerre mondiale pour surmonter leurs différences et agir de concert. Ainsi, la réconciliation et le rapprochement entre la France et l’Allemagne en particulier se sont fondés sur la reconnaissance des préoccupations légitimes de chacun. C’est sur cette base qu’ont pu enfin être atteints des objectifs supérieurs communs – la paix et la prospérité en Europe. En outre, cette coopération particulière entre deux États si différents a nécessité l’intégration dans un système d’institutions et d’acteurs supranationaux (en particulier la Commission européenne et la Cour de justice de l’Union européenne), qui garantissent de manière crédible que chacun des États impliqués, donc l’Allemagne comme la France, sera sanctionné s’il enfreint les règles convenues.
Instabilité en matière de politique intérieure
Hier comme aujourd’hui, accepter de se soumettre à des règles supranationales n’est possible que parce que l’UE est fondamentalement un système démocratique. Contrairement au « Concert européen », l’équilibre qui s’installa entre les grandes puissances européennes à la suite du Congrès de Vienne, et contrairement aussi à l’Union soviétique et au Pacte de Varsovie, l’UE est une association volontaire d’États démocratiques, qui répond à des principes démocratiques. Chacun des acteurs politiques impliqués doit, en dernier ressort, répondre de ses actes devant son électorat. Le « leadership politique » dans les régimes démocratiques implique donc la nécessité de trouver des majorités pour agir. Or actuellement, dans de nombreux pays de l’UE, la peur de l’autre et l’exclusion dominent le débat et le climat politiques. En France et en Allemagne notamment, les partis et les acteurs politiques modérés ont de plus en plus de mal à contrer ces arguments accrocheurs et apparemment évidents.
Un paysage politique en mutation
Pendant des années, le système semi-présidentiel de la Vème République, notamment à travers le mode de scrutin majoritaire, avait empêché l’extrême droite d’entrer au Parlement, puis d’accéder à des responsabilités gouvernementales. Les élections législatives anticipées de juin et juillet 2024 ont définitivement changé la donne. Pourtant, cette évolution ne date pas d’hier : en 2002 déjà, Jean-Marie Le Pen avait réussi à se hisser au second tour des élections présidentielles. Il avait alors échoué face à Jacques Chirac, qui obtenait plus de 80% des voix. Entretemps, Marine Le Pen a réussi à se qualifier deux fois pour le second tour des présidentielles. La dernière fois, en 2022, plus de 13 millions d’électeurs (41%) se sont prononcés pour elle, contre 18,7 millions (58%) pour le président sortant Emmanuel Macron.
Plus profondément, ces évolutions transforment également le débat politique. En effet, les arguments en faveur d’un nouvel approfondissement de la coopération européenne ont de plus en plus de mal se faire entendre. Alors que le candidat Macron pouvait encore gagner la campagne électorale de 2017 grâce à un engagement explicitement pro-européen, cela semble difficile aujourd’hui, à l’hiver 2024. Le débat est dominé par un euroscepticisme rampant, qui se pose des questions sur la relation franco-allemande, voire fait parfois plus ou moins ouvertement appel à un ressentiment anti-allemand.
Le Parlement français, caractérisé pendant des décennies par l’alternance démocratique entre majorités de gauche et de droite, est aujourd’hui paralysé par les extrêmes. Après les élections anticipées de juillet 2024, onze groupes se sont formés à l’Assemblée nationale. Ils constituent trois grands blocs politiques qui s’opposent, et la nomination du nouveau Premier ministre François Bayrou le 13 décembre n’y a pour l’instant rien changé. L’extrême droite dispose de 140 députés, le large centre qui soutient Macron, de 163 députés, auquel les Républicainsqui ont soutenu le gouvernement jusqu’à présent apportent 47 députés supplémentaires (210 au total). Ils font face à une alliance de gauche qui s’étend de l’extrême gauche et des populistes aux sociaux-démocrates (192 députés). Le déplacement de l’échiquier politique observé depuis de nombreuses années empêche aujourd’hui les partis modérés de se démarquer clairement des partis plus extrêmes – à savoir la France Insoumise (gauche radicale) et le Rassemblement National (extrême-droite) – et de se rassembler pour former une majorité au centre. L’explication derrière ce constat ne se trouve pas uniquement dans le « système politique » qui serait étranger aux coalitions. Les positionnements politiques et rhétoriques des partis « modérés », autant de la droite (Les Républicains) que de la gauche (PS et une partie des Verts) s’inspirent souvent des positions de partis plus extrêmes. Les positions modérées des partis au gouvernement et du centre sont actuellement difficiles à faire accepter, d’autant plus que cette situation s’accompagne d’une perte de confiance générale dans le personnel politique. Un récent sondage représentatif réalisé par Ipsos pour Le Monde montre que seules 14 % des personnes interrogées font encore confiance aux partis, et 26 % au président de la République. Cette confiance érodée limite aujourd’hui les possibilités d’action politique.
En Allemagne, si la transformation du système des partis vers un renforcement des extrêmes a commencé plus tard qu’en France, elle a également suivi un autre cours et se manifeste actuellement en particulier dans les Länder de l’Est. On peut néanmoins observer qu’avec la montée rapide de l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) à la gauche du SPD, notamment dans les nouveaux Länder, et le succès croissant de l’AfD à l’extrême droite, le poids s’est déplacé sur l’échiquier politique et les majorités sont plus difficiles à trouver.
Gestion budgétaire provisoire
Des différences idéologiques apparemment irréconciliables et l’incertitude voire l’absence de majorité conduisent dans les deux pays, quoique pour des raisons différentes, à une situation où la nouvelle année commence sans qu’un budget ait pu être adopté. En 2024, l’Allemagne n’avait pas su trouver la volonté politique de définir ni d’imposer les priorités à financer tout en respectant son « frein à la dette ». D’autre part, il n’y a pas non plus eu de majorité pour réformer la provision constitutionnelle du frein à la dette, ou pour utiliser les instruments déjà existants, comme les « fonds spéciaux » pour permettre le financement des diverses priorités politiques. En l’état actuel des choses, cette situation ne changera pas avant les élections du 23 février, et même après, il faudra encore du temps pour qu’une loi budgétaire puisse être présentée au nouveau Parlement. Le choix fondamental entre le respect du frein à la dette et la réforme de cette règle reste à trancher, dans une phase où, outre les défis de politique étrangère, la transformation sociale et écologique de la société génère un grand besoin d’investissement.
En France, le gouvernement minoritaire de Michel Barnier n’a pas non plus réussi à faire adopter une loi de finances. La situation en France est pourtant fortement marquée par le niveau élevé de la dette publique. La dette faramineuse de plus de 3 000 milliards d’euros ne cesse de croître en raison des derniers déficits budgétaires élevés – plus de 6% en 2024, bien au-delà des 3% convenus dans le pacte de stabilité et de croissance. Comme son prédécesseur avant lui, le nouveau Premier ministre François Bayrou va rencontrer des difficultés , le gouvernement n’est pas en mesurepour d’imposer des coupes ou des redéploiements budgétaires et remettre le budget sur des bases plus saines. Contrairement à l’Allemagne, ce n’est pas le frein à la dette mais les marchés qui imposent des limites à la poursuite de l’endettement. Mais au final, la France rencontre le même problème que l’Allemagne : l’argent manque là où il faudrait investir d’urgence pour l’avenir.
Redémarrer le moteur ? La France et l’Allemagne dans l’UE
La France et l’Allemagne sont donc confrontées à des défis très importants en matière de politique étrangère, qui dépassent les possibilités d’action et les ressources de chacun de ces deux pays. Dans le même temps, les sociétés européennes sont confrontées à la nécessité de gérer une profonde transformation économique et sociale tout en préservant leur constitutions démocratiques. Dans cette situation, l’évolution de la politique intérieure rend difficile la prise de décisions d’envergure pour l’avenir. Les élections à venir en Allemagne et le blocage politique du Parlement français au moins jusqu’à l’été laissent penser que les six prochains mois seront davantage marqués par la gestion des affaires courantes que par la prise de décisions politiques.
Dans le même temps, les deux pays sont confrontés à des négociations difficiles sur des sujets pour lesquels ils ont traditionnellement des préférences divergentes et donc des difficultés à s’entendre. Cela concerne la politique commerciale et la question de savoir quel rôle l’Europe jouera à l’avenir dans le développement et la défense d’un ordre (commercial) international fondé sur des règles. Cela touche la politique énergétique et le débat sur le « bon » mix énergétique, avec pourtant une interdépendance fondamentale entre les deux pays, qui plaiderait en faveur du développement d’une infrastructure de réseau commune. Et cela concerne enfin la conception que se fait chacun des deux pays de ce qu’est une « bonne » politique monétaire et économique. Admettre ces différences ne doit pas être considéré comme une faiblesse ; il s’agit au contraire d’ouvrir les yeux sur des réalités qui entravent la recherche de compromis.
Cependant, il est essentiel de se concentrer sur ce qui est au cœur de la relation. Celle-ci réside dans les intérêts communs supérieurs et les interdépendances qui existent en dépit de toutes les différences et qui ne peuvent être abordés que par une action commune. La capacité de la France et de l’Allemagne à trouver des compromis sur des sujets européens à partir de positions très opposées est qualifiée dans la littérature de « compromis par procuration » : si l’Allemagne et la France parviennent à trouver un compromis sur des questions litigieuses qui les divisent, les autres États membres de l’UE seront souvent eux aussi en mesure de l’accepter. C’est en cela et dans sa capacité à relancer le processus d’intégration européenne que réside toujours la force particulière de la relation franco-allemande. Dernièrement, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont montré, avec leur proposition de « plan de relance post-Covid » en 2020, qui a donné naissance au programme NextGenerationEU, comment et de quelle manière le « moteur franco-allemand » peut faire avancer l’UE dans son ensemble. Bruno Le Maire et Olaf Scholz étaient d’ailleurs à l’époque ministres des Finances et avaient largement participé à l’élaboration de la proposition. Après les élections fédérales en Allemagne, la prise de conscience de ce rôle particulier que peuvent jouer la France et l’Allemagne dans l’UE devrait rapidement redevenir le point de départ du travail commun.
En effet, malgré la baisse de confiance dans les acteurs politiques et les institutions, les sondages montrent également l’importance que les citoyens et citoyennes en Allemagne et en France continuent d’accorder à la coopération étroite avec le pays partenaire, tout comme ils estiment qu’il est très important d’agir ensemble en tant qu’Européens face aux menaces extérieures. Comme par le passé, une telle politique pourrait donc bien se révéler payante dans les urnes à l’avenir.
Redaction: Stefan Seidendorf, seidendorf@dfi.de

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