Deutsch französisches Institut:
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Le point sur l'élection présidentielle

Qui peut encore gouverner la France ?
dfi-analyse mai 2026

Dans un peu moins d’un an, la France se rendra aux urnes. Le pays se trouve déjà dans une phase précoce mais très dynamique de la course à la plus haute fonction de l’État : le panel des candidats commence à s’esquisser, et leurs programmes font l’objet de publications et d’ouvrages en pleine promotion. Une chose est sûre aujourd’hui : cette élection présidentielle marque la fin de l’ère Emmanuel Macron. 

Mais nul ne peut dire ce qu’elle préfigure. Pourtant, de premiers indices sont apportés par trois facteurs : le climat général en France, la situation économique et le rapport de forces politique. Ces indicateurs permettent  de brosser le tableau d’un pays contraint d’agir, mais marqué par une politique qui peine de plus en plus à gouverner, sans même parler d’entamer des réformes.

 

L'auteure Isabell Hoffmann, nouvelle directrice du dfi

Isabell Hoffmann est politologue. Elle a étudié à l'université de la Sarre et à la prestigieuse école Sciences Po Paris, où elle a obtenu un master en politique publique en 2003. De 2005 à 2007, elle a été rédactrice au service politique de l'hebdomadaire DIE ZEIT. À partir de 2008, elle a travaillé à la Fondation Bertelsmann sur les questions de démocratie dans l'UE et de légitimité de la politique européenne.

À partir de 2015, elle a mis en place et dirigé le format eupinions, une plateforme d'études d'opinion européenne, au sein de la Fondation Bertelsmann. Ses analyses ont été reprises à l'échelle internationale. En 2021, elle a été membre du comité consultatif pour la présidence française du Conseil de l'UE en 2022 sous la direction du ministre européen Clément Beaune.

En 2022, l'Europaforum Luzern l'a distinguée comme « Impulsgeberin Europa » (force motrice de l'Europe).

« Nous sommes très heureux d'accueillir Isabell Hoffmann en tant que nouvelle directrice. Elle allie une expertise européenne approfondie à un excellent réseau et à une passion ancrée dans son parcours personnel pour les relations franco-allemandes – les meilleures conditions pour mener le dfi vers l'avenir. »  - Sylvie Goulard, présidente du dfi

 « Je me réjouis beaucoup de cette mission. L'amitié et la coopération franco-allemandes restent au cœur et au centre de la politique européenne. En cette période de multiples tournants historiques, le travail du dfi est plus pertinent que jamais. » - Isabell Hoffmann, directrice du dfi
 

Isabell Hoffmann, directrice de l'institut franco-allemand
Interlocuteur·rice
Isabell Hoffmann

Directrice

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Une perte de confiance à un niveau historique

Le climat qui règne dans le pays est inquiétant. Le dernier Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF (février 2026 :  source) ) fait état d’une crise de confiance d’une ampleur historique : seuls 22 % des Français et Françaises ont encore confiance en la politique – soit une baisse de quatre points par rapport à l’année dernière. Si l’on compare au niveau international, les chiffres sont également mauvais : en Italie, ce taux est de 40 %, au Royaume-Uni de 44 % et en Allemagne de 45 %. Seuls 15 % des Français accordent encore leur confiance aux partis politiques, et 18 % au président de la République.

Ce qui est caractéristique, ce n’est pas seulement la méfiance envers les élites nationales, mais le contraste marqué avec le niveau local : les maires continuent pour leur part de bénéficier d’une cote de confiance de 60 %. Ce contraste fait écho à la fracture ville-campagne qui marque la géographie politique de la France depuis le mouvement des Gilets jaunes. 87 % des Français estiment en effet que leurs préoccupations ne sont pas prises en compte par la politique à l’échelon national – en Allemagne, ce chiffre est inférieur environ de moitié. C'est cette impression que la participation politique est vaine et inefficace qui distingue le plus le climat politique français de celui des pays voisins et qui attise la frustration et la colère.

Économie : un double assombrissement

A cette défiance vient s’ajouter une situation économique qui pèse encore un peu plus sur le moral. Le problème budgétaire de la France se manifeste désormais même dans le quotidien des Français à travers la baisse des dépenses publiques. Les partenaires européens observent également avec inquiétude l'évolution de la dette publique française : la loi de finances 2026, adoptée le 19 février 2026 après application de l'article 49.3, prévoit un déficit public de 5 % du PIB – supérieur à l'objectif initial du gouvernement qui était de 4,7 %. En 2024, le déficit s’élevait à 5,8 %, contre 5,4 % en 2025. Le retour sous la barre des 3 % est officiellement visé pour 2029 – mais il dépend d’une stabilité politique et d’une capacité d’action dont le pays est dépourvu, du moins depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024.

Au cours des deux dernières années, Paris pouvait encore se prévaloir d’une croissance (certes modérée) de l’économie, tandis que celle de l’Allemagne stagnait. Aujourd’hui, cet argument ne tient plus lui non plus. Au premier trimestre 2026, la croissance française est tombée à zéro pour cent et les prévisions du gouvernement, qui tablaient sur 0,9 % pour l’ensemble de l’année, semblaient déjà compromises aux yeux des observateurs. Par ailleurs, l’actuel choc externe pèse sur la croissance économique des deux pays : les prévisions pour l'Allemagne s'élevaient encore à 1,4 % en début d'année, en raison notamment des importants plans d’investissement publics. L’Institut ifo a désormais revu à la baisse ses prévisions de croissance pour l’Allemagne en raison de la guerre en Iran : elles seraient de 0,8 % (scénario de désescalade), voire de 0,6 % (scénario d’escalade). De son côté, la Banque de France a révisé le 25 mars 2026 ses prévisions de croissance pour 2026, les ramenant de 1,0 % à 0,9 %. Les deux économies font du surplace. La croissance de la France a cessé d’être significativement plus rapide que celle de l’Allemagne – tout en supportant un endettement nettement plus lourd.

À cela s’ajoute un constat psychologique : selon l’enquête eupinions trends de la Fondation Bertelsmann (source). 70 % des Français ont une vision négative de leur avenir personnel. Cela explique en partie le fait que le taux d’épargne des ménages français soit exceptionnellement élevé. Il se montait à 18 % en 2025, contre 15 % avant la pandémie. L'INSEE (source) parle d'un pessimisme collectif qui serait spécifiquement français et qui ne se retrouve sous cette forme ni en Allemagne ni en Italie. Si l’on est pessimiste, on épargne ; si l’on épargne, on ne consomme pas ; si l’on ne consomme pas, cela affaiblit la croissance, ce qui alimente à son tour le pessimisme. C'est un cercle vicieux, particulièrement pesant dans un pays dont la croissance dépend fortement de la conjoncture intérieure.  

Un paysage politique tripartite

Les rapports de force politiques sont le reflet de ce climat morose. L’organisation traditionnelle du système politique en deux camps a été remplacée par un système à trois blocs : l’extrême droite, le centre, la gauche – chaque bloc représentant structurellement environ un tiers, et aucun n’étant capable de former à lui seul une majorité. Il en résulte, depuis l’été 2024, une succession de gouvernements éphémères sans majorité propre à l’Assemblée : Barnier, Bayrou, les premier et deuxième gouvernements Lecornu. Malgré la recherche de nouvelles méthodes pour trouver des compromis, la politique n’est plus négociée et décidée, mais temporisée ou bloquée, quand elle n’est pas imposée par décret.

Dans les sondages actuels sur l’élection présidentielle, le Rassemblement national domine avec une avance historique : Jordan Bardella recueille entre 34 et 38 % des intentions de vote – des scores à an du scrutin qui n’avaient plus été atteints dans l’histoire des sondages depuis la réélection de François Mitterrand en 1988. Un sondage publié le 4 mai 2026 par Toluna Harris Interactive plaçait Bardella devant Édouard Philippe et Jean-Luc Mélenchon au premier tour (source).

Mais il convient bien sûr de rester prudent : à un an du scrutin, les sondages ne parviennent que rarement à désigner correctement le vainqueur. Cependant, une tendance nous dit quelque chose de l’avenir, et ce mouvement est désormais perceptible à plusieurs niveaux. L'un d'entre eux est nouveau et remarquable : il s’agit du rapprochement des élites économiques avec le Rassemblement national.

L'élite économique se prépare

Le 20 avril 2026, Jordan Bardella a déjeuné avec le Bureau exécutif du MEDEF. C’était la première fois que le RN a été reçu à ce niveau par la principale organisation patronale française. Quelques jours auparavant, Marine Le Pen avait dîné avec des représentants du CAC 40. Politis (source) et L’Humanité (source) parlent d’une nouvelle phase : après la dédiabolisation politique, voici maintenant venu le temps de la dédiabolisation économique. Le sociologue Michel Offerlé en résume ainsi la logique : une partie du patronat pense pouvoir cornaquer un RN au pouvoir et le rallier à la cause des employeurs.

Au sein même du RN, le ton est également devenu plus stratégique : le parti a engagé François Durvye, ancien bras droit du milliardaire national-conservateur Pierre-Édouard Stérin, en tant que conseiller spécial afin de préparer un « grand décret de simplification » pour l’économie française. Dans le même temps, Matthias Renault, expert économique du RN, admet ouvertement que la principale préoccupation du parti est la réaction des marchés financiers – il convient d’éviter le spectre d’un scénario à la Liz Truss, dont le projet de budget radical a fait s’effondrer les marchés et a signifié la fin de son mandat.

Dans la situation actuelle, ce revirement économique est certes tactique, pragmatique, et parfois aussi opportuniste ; mais il peut aussi être interprété comme un vote de défiance envers le centre. Si une partie croissante de l’élite économique considère le Rassemblement national comme un partenaire politique potentiel, cela pourrait signifier, a contrario, que la Macronie et le centre ne sont désormais plus considérés étant en capacité de réformer. Le centre perdrait ainsi non seulement du terrain électoral, mais aussi la base d’alliance importante qui lui restait.

Le centre et les conservateurs : un espace vide propice aux ambitions

Entre le RN, LFI et une gauche modérée fragmentée se trouve le bloc central ainsi que le groupe des conservateurs – tout aussi foisonnant en personnalités et tout aussi divisé : Aurore Bergé, Gabriel Attal, Édouard Philippe, Gérald Darmanin, Michel Barnier, Xavier Bertrand, David Lisnard, Laurent Wauquiez, Bruno Retailleau – la liste des candidats potentiels est longue. La réélection d’Édouard Philippe à la mairie du Havre le 22 mars 2026 avec 47,71 % des voix a fait de lui le candidat préféré des sympathisants du centre : 76 % d’entre eux voient en lui le leader naturel du bloc (source).

Mais cette seule avance n’est pas pour autant synonyme d’unité. Alors que de nombreux électeurs du centre et des conservateurs sont favorables à une primaire pour désigner un candidat unique, seuls les candidats eux-mêmes se refusent à cette option. Si Xavier Bertrand et Édouard Philippe rejettent catégoriquement l’idée d’une primaire, Gabriel Attal pour sa part ne l’exclut pas. En raison de leur étroite concurrence et de leurs désaccords, la situation actuelle des candidats tend davantage à les affaiblir qu’à faire avancer la cause commune.

Gauche et centre gauche : une même maladie, des symptômes différents

De l’autre côté du système tripartite, le drame du centre se répète – avec des acteurs légèrement différents. La France insoumise (LFI) a un candidat tout désigné : Mélenchon, qui aura 75 ans en 2027, avec des scores dans les sondages compris entre 13 et 15 %. Sa force ne réside pas dans l’élargissement de son électorat, mais dans une cohésion entre le candidat, le parti et la base militante, inaccessible au centre et pour les sociaux-démocrates.

C'est précisément cette unité qui fait défaut à l'ensemble du reste de la gauche. Au printemps 2026, le camp de centre gauche s'est fragmenté en une multitude d'initiatives concurrentes. Marine Tondelier (Les Verts) a annoncé sa candidature, tout comme les deux anciens responsables de LFI, François Ruffin (Debout !) et Clémentine Autain (L’Après) ; Fabien Roussel (PCF) n’a pas encore jeté l’éponge. Des sociaux-démocrates comme Raphaël Glucksmann, François Hollande et Bernard Cazeneuve se tiennent prêts, sans se positionner ouvertement. Olivier Faure, Premier secrétaire du Parti socialiste, agit lui aussi dans l’ombre – ce qui a poussé le socialiste Jérôme Guedj à annoncer sa propre candidature. Tout cela sous la pression de Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, qui publie des écrits programmatiques et intervient dans les médias.

A gauche, l'idée d'une primaire ouverte est surtout portée par Marine Tondelier. Mais ses principaux concurrents manifestent leur refus : Mélenchon, Glucksmann et Hollande ont déjà rejeté l'idée d'une primaire, tout comme Roussel. Glucksmann – le seul candidat social-démocrate qui ressort des sondages – mise sur l'opinion publique plutôt que sur une procédure au sein du parti pour s'imposer. La gauche modérée se retrouve ainsi dans le même piège que le centre : plus l’accord est nécessaire entre les candidats potentiels, et plus chacun d’eux est porté par son propre intérêt à se soustraire à la procédure de sélection collective. Cela se vérifie d’autant plus que le rôle disciplinaire des partis ne semble plus agir qu’à la marge.

Reste à savoir comment le champ pourrait se dégager. Si une primaire ouverte semble utopique, une primaire fermée n ‘emporte pas non plus la conviction, et une diplomatie de couloir paraît moins crédible que jamais. Il ne reste que la logique des sondages – mais comme l’a récemment admis Christelle Craplet d’Ipsos-BVA (source ) : se fier aux sondages pour définir le « casting » de l’élection présidentielle est préoccupant, car cela révèle l’incapacité de la classe politique à identifier ses propres personnalités capables de rallier une majorité et d’accéder à la présidence.

Deux réflexions pour conclure

La première est un simple constat : si ni le centre ni la gauche modérée ne parviennent à se rassembler et à s’organiser, le Rassemblement national aura le champ libre. Quel que soit le candidat du RN, il sera présent au second tour, en l’état actuel des choses. Si le centre se présente au premier tour avec trois ou quatre candidats – et si la gauche est elle aussi dispersée –, le second tour sera hors de leur portée. Un scénario Le Pen ou Bardella versus Mélenchon semble alors probable pour le second tour.

La seconde hypothèse est plus inconfortable. L’ère Macron n’attendra peut-être pas 2027 pour prendre fin – peut-être a-t-elle déjà connu son point de rupture au soir du 9 juin 2024, lorsque le président a dissous l’Assemblée nationale et que la tripartition politique du pays s’est révélée au grand jour. Dans ce cas, ce serait moins l’héritage de Macron qui serait en jeu en 2027 que la France d’après : un système politique dans lequel aucun des trois grands courants ne peut gouverner seul, et où la capacité d’action politique, sans parler de la capacité de réforme, est réduite à peau de chagrin. L'élection de 2027 désignera la prochaine présidente ou le prochain président. Mais elle ne déterminera sans doute pas automatiquement qui sera en mesure de gouverner. Il se pourrait que les prochaines élections législatives aboutissent à nouveau à une impasse – il reviendra au centre et au centre gauche d'empêcher cette situation. Mais pour y parvenir, ils devraient s'organiser dès à présent de manière bien plus résolue qu'ils ne l’ont fait jusqu'ici.

Les amis allemands et les partenaires européens doivent s’y préparer : la question n’est pas seulement de savoir qui remportera l’Élysée. L’enjeu est de déterminer qui pourra gouverner la France – avec ou sans l’Élysée – et demeurer un partenaire fort pour l’Allemagne et l’Europe.

Isabell Hoffmann hoffmann@remove-this.dfi.de

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