Discours de Sylvie GOULARD à l'occasion de la remise du prix Ordo Socialis.
Le 27 janvier 2026, le cardinal Reinhard Marx a remis le prix Ordo socialis à la présidente du dfi à l'Académie catholique de Munich. Le prix a été décerné à Sylvie Goulard « pour son engagement en faveur d'une Europe unie, attachée à la paix, à la justice, à la préservation de la création et à un ordre social ». Le jury a particulièrement souligné son engagement dans la lutte contre la pauvreté dans le cadre de ses fonctions au Parlement européen.
Dans ces propos très personnels, la présidente du dfi revient sur sa socialisation dans la foi catholique. Elle explique comment ces fondements et l'influence de son foyer parental influencent encore aujourd'hui sa vision de l'Europe et son action en faveur de l'Europe. Sylvie Goulard invite également l'Église à faire davantage pour les femmes.
Seul le prononcé fait foi.
Notre religion est celle du lavement des pieds.
Éminence,
Cher cardinal Reinhard Marx,
Cher professeur Vogt,
Cher Dr Budde de l'Académie catholique,
Chère Mme Patrizia Ehret d'Ordo Socialis,
Mesdames et Messieurs,
Merci beaucoup pour votre invitation, je suis très heureuse d'être à Munich aujourd'hui.
Lorsque Matthias Belafi m'a demandé si j'accepterais le prix Ordo Socialis, j'ai été très surprise : cet honneur est-il vraiment mérité, alors que tant d'autres s'engagent plus activement, et sûrement de manière plus orthodoxe que moi dans la mise en œuvre de l’enseignement social de l'Église ? Mais soudain, je me suis souvenu du tableau du Caravage à Saint Louis des Français, à Rome. D'après Marc (2,17), Jésus montre du doigt le publicain Lévi, stupéfait, qui finit par le suivre. La justification est la suivante : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je suis venu appeler les pécheurs à la conversion, pas les justes. »
Je considère donc ce prix comme un merveilleux encouragement, sans raison de se complaire dans l'autosatisfaction.
Sylvie Goulard
Sylvie Goulard est présidente du dfi. Elle a été députée européenne et ministre française de la Défense. Elle est membre du conseil d'administration de la Conférence de Munich sur la sécurité.
Permettez-moi de faire une remarque préliminaire.
Le programme de ce soir indique que je devrais parler de la « stratégie politique contre l'extrême droite en Europe ». Je n’ai pas conçu ce discours comme l’exposé d’une stratégie, pour une raison simple : notre meilleur bouclier contre les idées brunes est la force de nos propres convictions et de notre foi.
La meilleure des stratégies est de savoir répondre à la question : Que défendons-nous ?
Permettez-moi donc de mentionner trois points. Premièrement, ma gratitude pour l'amour que j’ai reçu et pour le commandement de l'amour qui, dans ces temps sombres, luit comme un phare dans l'obscurité. Deuxièmement, ma gratitude pour le message clair du pape François sur notre responsabilité envers la nature et l'environnement. Et enfin, car trop de gratitude pourrait finir par être ennuyeuse, je voudrais exhorter l'Église et nous tous à faire davantage pour les femmes.
Reconnaissance pour l'amour et le commandement de l'amour qui se retrouvent dans le projet européen
Ma profonde gratitude va tout d'abord à ma famille, qui m'a donné tant d'amour pendant mon enfance et par la suite. Enfant, j’ai eu la chance de vivre chaque jour quelque chose de particulier : un mélange de foi chrétienne (à la maison) et de laïcité (à l'école de la République française), et cela à Marseille. L'Évangile et Voltaire, la messe le dimanche et les camarades de classe qui étaient arméniens, musulmans ou juifs.
Je suis également reconnaissante envers les croyants que j'ai rencontrés plus tard :
- le père Louis Delatour SJ, notre aumônier à l'ENA, qui nous a tant appris, à mon mari et moi ;
- Richard von Weizsäcker, qui a réfléchi en 1980 dans un texte dont le titre est difficile à traduire en français « L'amour, mesure de l’action politique ? », que j'ai découvert par hasard dans une librairie de Bonn et qui m'accompagne depuis[1]. Lorsque j'ai eu la chance de rencontrer l'ancien président fédéral lors d’un Kirchentag protestant, nous sommes peu à peu devenus amis. Au cours de longues conversations, il m'a tant apporté, notamment sur « la tension qui existe entre le commandement évangélique de l'amour et les impératifs de l’exercice du pouvoir ».
- Robert Badinter, le juriste de confession juive qui admirait justement le Nouveau Testament pour la force du commandement de l'amour.
Ils continuent tous à vivre dans mon cœur.
Je tiens à vous remercier tout particulièrement, Éminence, cher cardinal Marx, pour notre excellente collaboration à Bruxelles, lorsque vous dirigiez la COMECE, autour du concept important, pour l’équilibre de la société, d' « économie sociale de marché ».
À l'époque, j'étais responsable au Parlement européen de l’intergroupe de lutte contre la pauvreté. Les personnes défavorisées, ayant connu des expériences de pauvreté, notamment à la rue, avec lesquelles nous avons eu des échanges étroits, m'ont beaucoup apporté.
Dois-je souligner ici qu'actuellement, 93 millions d'Européens sont « menacés de pauvreté » (c'est-à-dire qu'ils vivent sous le seuil de pauvreté ou avec à peine un peu plus que ce qui permet de survivre) ? Ils constituent environ 21 % de la population totale. Nous devons prendre au sérieux le désespoir et la colère que l’injustice génère, si nous voulons comprendre la société actuelle.
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Que reste-t-il de cette éducation et de ces expériences ? Le commandement fantastique, exigeant et révolutionnaire de l'amour. La centralité de la dignité humaine – au-delà des frontières et dans un esprit œcuménique. Le rejet du nationalisme, car le christianisme, c’est l’universalité.
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Est-il facile de rester fidèle à de tels principes ? Certainement pas.
Jésus n'est jamais là où les « gens bien » de son époque l'attendent. Aujourd'hui, nous dirions : il nous fait sortir de notre zone de confort. Il promet le paradis au larron repentant, il est accompagné de Marie-Madeleine, il parle au centurion romain.
Que signifie son message exigeant pour nous aujourd'hui ?
Nous ne vivons pas une période calme, mais – comme à la fin du XIXe siècle, lorsque l'encyclique Rerum Novarum a été publiée – une double rupture :
- Sur le plan social : la mondialisation, la numérisation et le changement climatique modifient nos conditions de travail et de vie.
- Sur le plan géopolitique : les États-Unis sont en train de passer du statut d'allié à celui d'adversaire de l'UE et du droit international. Partout, des régimes nationalistes fleurissent. Et les revendications basées sur la puissance, les menaces, sont notre lot quotidien.
Peu à peu, toutes les digues cèdent.
Au Venezuela, le Président Maduro (certes non légitime) a été enlevé dans sa chambre à coucher.
Le président Trump déclare vouloir utiliser la puissance des États-Unis pour conquérir des biens et des territoires – le Groenland ? Le Canada ? Quant à la « Riviera de Gaza », c’est un projet qui mêle business et diplomatie ?
Que restera-t-il de l'État de droit aux États-Unis si le Congrès reste silencieux face à ces excès, si des citoyens sont abattus dans la rue par l'ICE, comme récemment dans le Minnesota, et si le gouverneur de la Fed est brutalement poursuivi par la justice ?
Il est compréhensible que les Américains ne veuillent plus payer pour la sécurité des pays européens, bien assez riches pour financer leur défense.
Mais la controverse avec les Etats-Unis n’est plus désormais autour du « partage du fardeau »: en 2025, le vice-président JD Vance a remis en question la démocratie allemande ici même, à Munich, lors de la Conférence de Sécurité. L'« administration MAGA » (notamment les amis de Donald Trump tels que Steve Bannon et Elon Musk) soutiennent les partis européens qui, au nom de la « nation » et de l'« identité », sont prêts à bafouer l’Etat de droit et veulent détruire l'UE : en France, le Rassemblement national et Reconquête, en Italie, la Ligue, Fratelli d’Italia, en Allemagne, l'AfD.
Ces nationalistes se laissent en réalité influencer de l'extérieur... Et de nombreux partis qui étaient jadis au centre du spectre politique ne résistent pas à la tentation d’en reprendre les idées. L’entreprise n’est guère couronnée de succès, cependant.
[1] Richard von Weizsäcker : Die deutsche Geschichte geht weiter, DTV, 1985 – Discours prononcé lors de la Journée catholique allemande, juin 1980
Il est donc d'autant plus important de nous rappeler que l'amour, la dignité humaine et le bien commun doivent rester au cœur de l'action politique. L'article 1 de la Loi fondamentale allemande est très clair à cet égard[2].
C'est pourquoi l'Union européenne, avec sa Charte des droits fondamentaux (tout comme le Conseil de l'Europe avec la Convention des droits de l'homme), est si précieuse.
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Nous avons hérité de l'UE de générations qui savaient ce qu'entraînait le nationalisme : « Le nationalisme, c'est la guerre » (F. Mitterrand).
L'UE a peut-être commis des erreurs, elle n'est pas parfaite, mais elle repose sur la liberté, la réconciliation, la coopération et la solidarité qui forment les piliers d'une coexistence transfrontalière harmonieuse. La dignité humaine exige le respect, le dialogue, mais aussi des règles, des procédures et des institutions. Des contrepoids sont indispensables pour lutter contre les extrêmes. Dans l'UE, les juges protègent parfois même les citoyens contre leur propre État (si on pense par exemple aux arrêts rendus sur les conditions indignes de détention).
[2] La dignité de l’être humain est inviolable.
Une étude réalisée en 2007 pour la COMECE, intitulée « Une Europe de valeurs, la dimension éthique de l’Union européenne », nous rappelle que l’UE a accompli beaucoup de choses, y compris dans le sens chrétien.[3] Les auteurs mentionnent : la paix et la liberté, une meilleure compréhension entre les peuples, une certaine combinaison de pouvoir et de responsabilité, la promotion de la diversité et de la subsidiarité, du multilatéralisme et de la solidarité tant au sein de l'UE, qu'avec le reste du monde.
À mon avis, et selon les auteurs de cette étude, une référence explicite au christianisme dans les traités est moins importante que la mise en œuvre concrète des principes de l'évangile, d'une manière inclusive, qui implique aussi les non-chrétiens et les non croyants qui peuvent se reconnaître dans ces mêmes valeurs.
Ceci posé, même si j'ai lu d'excellents livres qui nous expliquent l’enseignement social de l'Église[4], je ne suis pas théologienne.
Dans le doute, je me laisse guider par la parabole du bon Samaritain. Le pape François a écrit dans sa lettre aux évêques américains (février 2025) en réponse à l'interprétation de « Ordo Amoris » par JD Vance : « Le véritable ordre de l'amour que nous devons promouvoir est celui que nous découvrons en méditant constamment sur la parabole du bon Samaritain (cf. Lc 10, 25-37), c'est-à-dire l'amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception. »
C'est en ces mêmes termes qu'Elisabeth von Thadden a expliqué, le jour de son exécution par les nazis (1944), son engagement pour le sauvetage des Juifs : c'est le Samaritain qui l'avait guidée, et non pas la politique.
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Quelle serait l'alternative ? L'humiliation des petits, des pauvres, des étrangers.
Il s'agit moins d'une « stratégie » que d'une responsabilité centrale et permanente des chrétiens. Je dis cela même si, personnellement, j'ai le sentiment d'être privilégié et de ne pas en faire assez pour les autres.
[3] Une Europe des valeurs, COMECE (2007). Parmi les auteurs figuraient Karl Lamers, Mario Monti, Philippe de Schoutheete et Peter Sutherland.
[4] Par exemple Pierre de Charentenay, S.J., Vers la Justice de l'Evangile, Introduction à la pensée sociale de l'Eglise, Desclée de Brouwer, 2008
Aujourd'hui, les partis d'extrême droite évoquent souvent les problèmes liés aux migrants. Il ne faut pas les minimiser : dans les écoles, pour le logement et pour la cohabitation harmonieuse dans nos sociétés.
Toutefois, lorsqu’elles respectent nos lois, nous devons admettre que les personnes qui viennent chez nous apportent aussi des ressources, leur courage, leur force de travail. Nos hôpitaux et nos maisons de retraite, nos restaurants et nos hôtels, les entreprises de construction, tout le secteur agricole profitent de leur présence.
Les chrétiens ne doivent pas se laisser enfermer dans des identités fermées et rigides : le christianisme s'intéresse peu aux passeports et aux origines. Selon François, la Sainte Famille de Nazareth - qui a dû fuir en Egypte pour échapper à la cruauté d’Hérode - est même « l'exemple et le réconfort » de tous les migrants de tous les temps.
Certains responsables politiques continuent de promouvoir une société solidaire, et c'est une bonne chose. Dans son discours du Nouvel An 2024, le président de la République italienne Sergio Mattarella a ainsi qualifié de « patriotisme », la contribution des étrangers à la vie du pays : « Est patriote celui qui, même s'il vient d'un autre pays, aime l'Italie, intériorise les valeurs et les lois constitutionnelles, savoure pleinement la vie quotidienne et, par son travail et sa sensibilité, en devient une partie qui enrichit notre communauté. »[5]
En d’autres termes, il s’agit bien là du « patriotisme constitutionnel » de Habermas.
Depuis 2015, j'admire ce que les Églises d’Allemagne – catholique et protestante ensemble – ont accompli pour les réfugiés. Et la manière dont les évêques allemands se sont opposés à l'AfD en février 2024. Cela rappelle l'encyclique « Mit brennender Sorge » de 1937[6]. Qu'est-ce qui avait motivé le pape Pie XI à l'époque ?
Si le concordat et la liberté de l'Église étaient au centre des préoccupations, les dangers du racisme et de la destruction des institutions par l'idéologie nazie ont été clairement identifiés. Être chrétien, c'est être « Fratelli tutti » – non seulement en paroles, mais aussi en actes concrets.
Ce n'est certainement pas facile. Mais notre devoir est d'essayer...
« Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour », comme on dit en français (Pierre Reverdy).
Permettez-moi maintenant d'évoquer un deuxième point.
[5] Messaggio di fine anno del Presidente della Repubblica Sergio Mattarella - Traduit par nos soins : « È patriottismo quello di chi, con origini in altri Paesi, ama l’Italia, ne fa propri i valori costituzionali e le leggi, ne vive appieno la quotidianità, e con il suo lavoro e con la sua sensibilità ne diventa parte e contribuisce ad arricchire la nostra comunità. »
[6] L’encyclique « Avec une brûlante inquiétude », publié le 14 mars 1937 et lu dans les paroisses allemandes le dimanche des Rameaux, 21 mars 1937, est la première et à ce jour la seule encyclique écrit en allemand avant d’être publié en latin sous le nom Ardenti cura.
Ma reconnaissance pour le message du pape François sur l'environnement
En tant que mère de trois enfants et coprésidente d'une initiative franco-britannique pour le financement de la protection de la nature (IAPB)[7], j'apprécie particulièrement les déclarations du pape François. Avec Laudato si' (2015) et Laudate Deum (2023), il nous rappelle que l'homme n'est pas « propriétaire ou maître de la nature », mais en fait partie. C'est un message singulier, alors que la Bible dit que l'homme doit « dominer » la terre (Genèse 1,28). Mais elle dit aussi que nous sommes éphémères, que nous ne sommes « que poussière » (Genèse 2-7).
On retrouve ici clairement la tension entre l'amour (le respect) et le pouvoir.
Nous devons abandonner le modèle de l'homme dominant et cesser d'exploiter la nature, ce qui signifie souvent exploiter aussi les pauvres. Seul ce qui se régénère peut protéger la vie. Seul ce qui est partagé crée de la joie. Le pape François nous a donné une image positive et joyeuse de l'écologie, celle de saint François d’Assise qui parlait aux oiseaux et au loup et qui appréciait la nature.
À une époque où la lutte contre le changement climatique est ignorée, voire ridiculisée dans le débat politique, il est particulièrement important de se souvenir du message du pape François en faveur d'un « développement intégral », intégral parce qu'il concerne à la fois la nature et les êtres humains. Le déni des faits scientifiques – comme c'est le cas aux États-Unis et dans certains partis politiques et milieux économiques européens – pourrait avoir de graves conséquences.
[7] https://www.iapbiocredits.org/
Le changement climatique est une réalité. Le rapport Planète vivante 2024 du WWF[8] montre un déclin alarmant des populations d'animaux sauvages, avec une baisse moyenne de 73 % depuis 1970, et souligne l'urgence des crises environnementales ainsi que la nécessité d'agir immédiatement. Je ne peux pas être plus précis ici, mais il s'agit d'un défi social et économique, et pas seulement écologique.[9] La science ne doit pas être ignorée. L'Europe a ici une responsabilité particulière : c'est sur ce continent que les premières universités ont été fondées (Bologne, Sorbonne, Heidelberg). C'est en Europe que le mouvement des Lumières a eu lieu, qui accorde une place centrale à la raison.
Aujourd’hui, nous entendons souvent regretter que nos prédécesseurs n'aient pas réfléchi de manière suffisamment « stratégique » aux dépendances – vis-à-vis du gaz russe, du soutien militaire américain, par exemple. Mais sommes-nous plus lucides ?
Au nom d’une conception étroite de la « compétitivité », nous nions la dépendance de l'humanité à l'égard de la nature, nous ignorons les défis du changement climatique, alors que la pénurie d'eau et l'extinction des espèces augmentent de façon dramatique.
Il est irresponsable de critiquer en permanence les réglementations européennes. Les normes doivent être bien calibrées mais ce sont elles qui protègent les plus faibles. De plus, des solutions existent pour la transition écologique, telles que l'agriculture régénératrice ou l'économie circulaire.
La technologie peut aussi aider à mieux gérer les ressources naturelles (un exemple est la création du Landbanking Group ici en Bavière qui a développé des outils de mesure de la qualité du sol).
Enfin, une consommation moindre serait bénéfique pour nos sociétés, nos âmes et nos corps.
La doctrine sociale chrétienne prévoit « la destination universelle des biens » : la concentration des richesses entre les mains d'une minorité n'est pas seulement socialement injuste, nous en voyons aussi les conséquences sur l'environnement et la démocratie : en Russie, les oligarques soutiennent l'arbitraire. Aux États-Unis, ceux qui contrôlent déjà la majeure partie de l'économie et disposent de parts de capital colossales, ont acquis une influence considérable sur la sphère politique au niveau fédéral. En France, des milliardaires comme Vincent Bolloré ou Pierre-Edouard Stérin achètent des médias pour diffuser leur propagande obscure – et quel camouflage utilisent-ils ? Celui de « l'identité chrétienne » et de la « tradition ».
C'est pourquoi nous sommes appelés à résister pour la nature, pour les hommes. Les hommes... et les femmes, si je puis dire. Afin que cette cérémonie de remise des prix ne soit pas trop ennuyeuse, j'aimerais aborder un sujet sur lequel l'Église pourrait faire… davantage, pour le dire de manière diplomatique.
Non seulement pour le bien des femmes, mais aussi dans son propre intérêt et dans celui de toute la société.
L'Église et les femmes
Permettez-moi de vous emmener à l'Alte Pinakothek de Munich. Dans le magnifique tableau d'Eustache Le Sueur « Le Christ dans la maison de Marthe » (1654), Jésus montre le ciel à Marie : elle a mieux à faire que de s'occuper uniquement du repas (Luc, 10, 38-42). « Les choses d’en haut » sont aussi pour les femmes. Elles ont également le droit d'aspirer à « ce qui est dans les cieux » (Épître aux Colossiens 3, 1-17). Rien dans l'Évangile ne justifie que les femmes soient considérées comme des êtres de seconde zone, qu'on leur refuse la maîtrise de leur propre corps et qu'elles ne puissent occuper, dans l’Eglise que des fonctions subordonnées.
Il ne suffit pas de dire depuis peu « frères et sœurs » dans la liturgie, sans changer le système. Lorsque les églises en Europe sont vides, lorsque les berceaux sont vides, le moment n'est-il pas enfin venu, chers messieurs de la politique et de l'Église, de vous poser quelques questions ? Qui croit que les femmes continueront à supporter une double charge, puisque le plus souvent, elles ont un travail mais continuent à assurer l’essentiel de la responsabilité de la maison (ménage, suivi des enfants et des parents âgés) ?
Pourquoi le « wokisme » est-il devenu le nouveau bouc émissaire, une sorte de Belzébuth ? Sommes-nous vraiment « allés trop loin » sur la voie de l'égalité, comme l'affirment les conservateurs, y compris certaines femmes d'ailleurs ? Non, et tout le monde peut le comprendre par soi-même.
J’en donnerai deux exemples concrets.
Premièrement, la violence contre les femmes n'est pas un phénomène propre à quelques hommes marginaux ou « perturbés ». Le procès du mari de Mme Pelicot en France l'a montré : dans un village provençal tranquille, une centaine d'hommes se sont déclarés prêts à violer une femme droguée par des sédatifs, en présence de son mari. Notre société a un problème systémique qu’elle refuse d’affronter. Et ce n’est pas nouveau.
Regardons un autre tableau de la Pinacothèque de Munich : « Suzanne et les deux vieillards » (1622/23) de Van Dyck.
Voyez-vous les regards avides des deux hommes et l’effroi de la jeune femme ?
Cette angoisse, beaucoup de femmes entre 15 et 55 ans, la vivent quotidiennement.
400 ans avant #MeToo, Van Dyck l’avait déjà compris et il mettait en relief, déjà, la violence sexuelle.
Pourquoi l'Église ne se range-t-elle pas plus clairement du côté des femmes qui souffrent, des victimes ?
Que se passe-t-il lorsqu'une pauvre Suzanne – comme la plupart des réfugiées – tombe enceinte après un viol ? Quand d'autres, chez nous, sont séduites et abandonnées ?
L'Église répond-elle avec compassion et miséricorde ? Trop de femmes subissent des violences, parfois même dans leur propre maison, sous les yeux de leurs enfants. Des centaines d'entre elles meurent chaque année, assassinées par leur mari ou leurs compagnons.
Selon Eurostat, la moyenne européenne des féminicides est de 4,1 pour 1 million. En 2023, ce chiffre en valeur absolue était de 253 en Allemagne, 137 en France, 96 en Italie, etc.
Je souhaite que l'Église se range plus souvent de leur côté, avec toute sa force, qu'elle parle plus haut, et plus clairement de la responsabilité des auteurs de violences.
Et puis, que sont ces « familles monoparentales », comme les décrit l'administration ? Dans la plupart des cas, une famille avec un père absent, un homme qui s'est enfui en oubliant sa progéniture. Les « familles monoparentales » représentent 1 « famille » sur 4 en France, et 41 % des enfants de ces familles vivent dans la pauvreté.
Outre les aspects financiers, les juges, les avocats et les travailleurs sociaux documentent souvent les conséquences de l'absence du père sur la vie des enfants.
Deuxième exemple : les inégalités au travail. Les femmes occupent toujours des emplois précaires et perçoivent des salaires inférieurs : en 2024, l'écart salarial entre les sexes est de 37 %, selon le journal FAZ. Pourquoi ? Parce que les hommes se réservent les postes de pouvoir, les emplois les mieux rémunérés. Dire, comme les partis d'extrême droite que la non-discrimination et l'égalité des droits sont des obsessions « woke » n’a pas de sens. Cela aboutit à un gâchis de talents, sans parler de la démographie en berne parce que les politiques (l’Eglise) ne cherchent pas à remédier aux injustices dont les femmes sont l’objet, ne s’intéressent pas à leur souffrance.
L'Église pourrait faire de la lutte pour les femmes une priorité mais hélas, elle refuse de reconnaître cette réalité. Peut-être parce que sa structure est trop patriarcale. A-t-elle tiré des leçons des commissions d'enquête sur les abus sexuels, comme la CIASE[10] en France ?
L'organisation verticale de l’Eglise, réservée aux hommes, et le manque de transparence, ont certainement contribué à ce que tant d'enfants soient victimes d'abus. C’est encore une fois la tension entre le commandement de l'amour et les enjeux de pouvoir : ne voulons-nous pas enfin changer quelque chose dans le système ?
En France, nous avons appris en 2025 que des méthodes éducatives violentes étaient pratiquées dans une école catholique des Pyrénées, où les enfants de l'ancien Premier ministre Bayrou étaient scolarisés. Violence sexuelle et « simple violence » : les enfants étaient contraints de passer la nuit dehors en hiver à titre de punition. Lui-même n'avait « rien vu, rien su », selon sa défense. Et la hiérarchie a longtemps ignoré ce que criaient les anciens élèves : « Ils ont des oreilles et n'entendent pas. »
Je souhaite une Église qui écoute mieux et prenne plus au sérieux la souffrance des femmes, des enfants négligés, des homosexuels. Une Église qui se modernise en profondeur et ne justifie plus les positions de pouvoir par des arguments théologiques. Depuis 2000 ans, nous savons (Gal 3,28) : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni homme ni femme ; car vous êtes tous un en Christ. »
Mon espoir est que l'évolution de la doctrine sociale de l'Église nous serve de précédent : certains sujets n'étaient pas débattus avant 1891. Depuis 1891, le social est entré dans le champ des encycliques. De nouveaux sujets ont été régulièrement discutés, ils ont fait l'objet d'encycliques qui ont élargi peu à peu le champ concerné (ainsi les droits de l'homme y sont entrés après la seconde guerre mondiale).
Le « temps des femmes » peut venir, il devrait venir bientôt. Après tout, cela concerne la moitié de l'humanité. Je tiens à préciser que, selon moi, ce n’est pas un combat des femmes pour les femmes mais une question qui concerne les hommes et les femmes ensemble car elle conditionne le type de société dans lequel nous voulons vivre.
D'ailleurs : qui, aux États-Unis, a courageusement demandé au président Trump de faire preuve de compassion envers les migrants et la communauté LGBTQ+ ? Une femme : Marianne Budde, évêque du diocèse épiscopal de Washington, qui lui a dit publiquement en 2025 : « Un appel, Monsieur le Président : des millions de personnes placent leur confiance en vous. Vous avez parlé de la main protectrice de Dieu. Je vous demande d'avoir de la compassion pour toutes les personnes de notre pays qui ont peur. [...] Ce sont des personnes gays ou lesbiennes, des démocrates, des familles. Certaines craignent pour leur vie. Ce sont des personnes qui récoltent nos cultures, nettoient nos bâtiments, font notre vaisselle. [...] Elles ne sont peut-être pas citoyennes et ont de faux papiers. Mais la grande majorité d'entre elles ne sont pas des criminelles. Ils paient des impôts, sont de bons voisins, des membres fidèles d'églises, de mosquées, de synagogues. Je vous demande d'avoir de la compassion pour ceux dont les enfants craignent que leurs parents soient expulsés. Pour ceux qui fuient la guerre ou la persécution. Dieu nous enseigne à avoir de la compassion pour les étrangers. Nous avons tous été un jour des étrangers dans ce pays. »
La sœur de Blaise Pascal, Jacqueline Pascal, qui était religieuse à l'abbaye de Port-Royal, a déclaré au XVIIe siècle à propos de la controverse sur la grâce efficace dans le jansénisme, qui était également un conflit politique contre l'absolutisme du roi Louis XIV : « Puisque les évêques ont un courage de filles, il faut bien que les filles aient un courage d’évêques ».
Port-Royal devint le seul endroit où une résistance courageuse s'opposa à l'arbitraire du roi...
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Pour conclure, je voudrais dire un mot personnel : Pendant des années, ma mère a enseigné le catéchisme.
Elle insistait toujours sur un point, en relevant que le dernier repas du Christ, la veille de sa passion, n’avait pas seulement donné lieu au partage du pain et du vin, commémoré chaque dimanche:
« Notre religion est celle du lavement des pieds, pas celle de la domination. »
Nous devons nous en souvenir, toujours, contre les extrêmes, mais aussi pour le service de nos frères et sœurs.
Ce prix est dédié à ma mère Yvonne.
[10] Commission d'enquête indépendante sur les abus dans l'Église en France, voir www.ciase.fr
![Sylvie Goulard [Translate to Francais:] Sylvie Goulard](/fileadmin/_processed_/d/3/csm_210081-PhotoSylvie_Goulard011r-2_981cd380db.jpg)


